14.11.2009

ENRICO GALOPPINI PARLE DE L'ISLAMOPHOBIE EN EUROPE

Qu’est-ce qui explique, pour vous, la campagne d’anti-islamisme et d’islamophobie que connaît l’Europe depuis quelques années ? L’islamophobie fut une nécessité pour les États-Unis, à partir du moment où ils se sont trouvé opérer dans un théâtre stratégique - celui du Proche et Moyen-Orient – qui est occupé par des populations en majorité musulmanes.06819428.jpg Par conséquent la première exigence pour eux fut de créer une opinion publique dans les pays qu’ils contrôlent, cela a nécessité l’apparition – ou la dynamisation - de courants de pensée hostiles à la religion musulmane. Cela a consisté à créer, très cyniquement, la couverture idéologique justifiant leur action. Selon moi, s’ils devaient agir demain dans d’autres théâtres d’opération, par exemple dans le Sud-Est asiatique, il est plus que probable qu’ils nous présenteraient ce qu’aujourd’hui tout le monde considère comme une culture exceptionnelle, le bouddhisme, comme une horreur absolue, cela uniquement parce que cela permettrait de démoniser leurs adversaires.

Il y a donc, pour vous, un lien évident entre l’islamophobie et la stratégie géopolitique atlantiste ? Incontestablement. Le dernier chapitre de mon livre Désinformation et islam : acteurs, tactiques et finalité, qui a été publié par les Éditions All’insegna del Veltro, s’intitule « Islamophobie et stratégie politique atlantiste : un lien nécessaire ». Il démontre que ces deux éléments – la stratégie géopolitique et l’islamophobie – ne sont absolument pas disjointes et, qu’au contraire, l’islamophobie, ainsi que toute évocation d’« un problème islamique », est une nécessité dans la phase actuelle de la politique mondiale des États-Unis. Que l’islamophobie, la création d’un état d’esprit hostile à l’islam et aux musulmans dans l’opinion, soit un paravent et une justification pour une politique précise est démontré par le fait qu’au fond les États-Unis et le soit-disant Occident (cette partie de l’Europe qui est intégrée dans toute une série d’organisations, en premier lieu l’OTAN) n’aient aucun scrupules à traiter avec les Émirats du golfe ou l’Arabie saoudite. S’il devait s’agir vraiment d’une question de principe et si l’islam était bien une « religion terrible, fanatique et sanguinaire » aucun rapport ne devrait exister avec ces pays. Or, au contraire, les États–Unis ont avec ces émirats, sultanats, royaumes, etc. des relations d’intérêts privilégiés. Par conséquent la nécessité pour les États-Unis est de créer une islamophobie fonctionnelle pointant sur l’objectif qu’elle a l’intention de poursuivre. On l’a vu en premier avec l’Irak, et toutes les inventions de la propagande pour l’envahir. Actuellement, c’est l’Iran qui est dans le collimateur… Au Liban le « problème », c’est le Hezbollah, tandis qu’en Palestine, toujours en exploitant ce climat d’islamophobie sélective, a été créé médiatiquement une situation dans laquelle le « problème » est le Hamas.

Notes

Enrico Galoppini est essayiste et traducteur (diplômé en arabe des universités de Tunis et d’Amman). Il a enseigné l’histoire des pays musulmans aux universités de Turin et d’Enna. Il est membre du comité de rédaction de l’édition italienne de la revue Eurasia.

09.11.2009

ENTRETIEN AVEC CLAUDIO MUTTI

En Italie, ainsi que dans d’autres pays européens, il existe une relative coopération entre certains courants musulmans et certains mouvements de droite radicale. En Allemagne (1), au contraire, la plupart des nationalistes sont critiques, sinon hostiles, vis à vis de l’islam. Quels sont, à votre avis, les motifs de cette différence ?
Numriser0003.jpgEn Italie, l’extrême droite (les néo-fascistes ou ce qu’on nomme la droite radicale) est d’opinions diverses, confuses et souvent contradictoires. Certaines composantes de cette nébuleuse on toujours eu une position explicitement philo-islamique. Les raisons de cela sont dues à divers facteurs. Premièrement, le souvenir de la solidarité historique qui unit le fascisme et le national-socialisme aux peuples musulmans. Ensuite, la présentation favorable de l’Islam que donnèrent les penseurs traditionalistes et tout particulièrement Julius Evola. Enfin, la manifestation de l’Islam, à partir des années 1970, comme une force spirituelle et politique en lutte contre le même ennemi.
Cela étant, à l’intérieur de cette nébuleuse, il faut noter l’existence de comportements quasi-schizophréniques qui consistent à adopter des positions philo-musulmanes ou philo-arabes concernant l’Irak ou la Palestine et des positions anti-musulmanes ou anti-arabes concernant l’Italie, où l’immigration est dénoncée comme une « invasion islamique », à cause d’une perception irrationnelle et émotionnelle de celle-ci. Naturellement, cette schizophrénie expose les militants de l’extrême droite et de la droite radicale au risque de devenir les alliés objectifs de la droite de gouvernement, qui est philo-américaine et philo-sioniste, et hostile aux véritables intérêts européens.

La société multiraciale et multiculturelle est, sans aucun doute, un danger pour l’Europe…
Le modèle sociale communément nommé « multiculturel » est en réalité monoculturel, parce qu’il promeut l’hégémonie, sinon l’existence exclusive, d’une culture unique : la civilisation occidentale, celle des États-Unis. Le modèle occidental, qui a été imposé à une moitié de l’Europe en 1945 et à l’autre en 1989, considère l’islam comme son ennemi prioritaire. « Pour l’Occident, écrit Samuel Huntington, le véritable problème n’est pas le fondamentalisme islamiste, mais l’islam en lui-même. »

Il se dit que l’islam n’est pas concerné par les différences raciales. Un accroissement de l’influence musulmane en Europe pourrait donc accroître la tendance au métissage…
L’islam affirme de manière radicale la primauté du facteur spirituel sur le facteur biologique. Cela ne signifie cependant pas que l’islam ne reconnaisse pas les différences raciales et n’en tienne pas compte. La doctrine islamique relative à cette question se trouve résumée dans le verset 21 de la sourate XXX du Coran où l’on peut lire « La diversité de vos langues et de vos couleurs sont aussi un signe. » L’islam considère donc que « langues et couleurs » sont des marqueurs de l’identité culturelle et raciale comme des « signes divins ». Ce n’est pas un hasard si Ludwig Ferdinand Clauss, qui dans Rasse und Charakter (1936) avait exposé la composante psycho-anthropologique du fait racial, est devenu musulman, comme l’est aussi devenu un autre théoricien de la race, Johannes von Leers.

On nous dit que l’islam est une religion très agressive qui n’accepterait pas l’existence des autres religions. Julius Evola défendit l’idée d’un Imperium supra-national et supra-confessionnel. Mais l’islam peut-il tolérer d’autres religions en concurrence avec lui ?
Historiquement, à chaque fois que l’islam est devenu la religion dominante d’un pays, il a reconnu l’existence des autres religions et a garanti à leurs membres la protection et l’autonomie. Dans l’Empire omeyyade les chrétiens furent respectés au point qu’un de leur futur saint, Jean Damascène, devint ministre du Calife ; dans l’Espagne musulmane fleurit la culture des chrétiens mozarabes ; dans l’Empire ottoman, le patriarche orthodoxe était considéré de même niveau qu’un ministre du sultan et la communauté chrétienne bénéficiait de l’autonomie la plus large qui soit ; dans l’Inde de la dynastie Moghol, les hindou et les bouddhistes étaient légalement considérés comme des « gens du livre » et bénéficiait de ce fait de privilèges particuliers ; aujourd’hui, dans la République islamique d’Iran les chrétiens et les zoroastriens ont des sièges de députés qui leurs sont réservés au Parlement. En ce qui concerne Julius Evola, son opinion concernant l’islam était très positive. Dans Révolte contre le monde moderne, il écrit que l’islam est une « tradition d’un niveau supérieur à toutes les croyances qui ont conquis l’Occident ».

L’idée eurasiste est bien connue en Italie et dans quelques autres pays européens, en Allemagne elle est quasi-ignorée. Seule notre revue, Junges Forum, a tenté de faire connaître la pensée d’Alexandre Dougine. Pensez-vous que le projet eurasiste soit réalisable ? Quelles sont les idées, en dehors de la géopolitique, qui peuvent unir l’Eurasie ?
Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, des États nationaux comme l’Allemagne, l’Italie ou la France étaient de taille suffisante – en terme de territoire, de population et d’économie – pour être indépendants. Maintenant, seules sont indépendantes les entités politiques qui disposent d’une dimension continentale. Karl Haushofer avait annoncé cela dès le début du XXème siècle en énonçant le concept géopolitique du bloc continental eurasiatique de Dublin à Vladivostok.
Cela étant, il ne faut pas oublier que si l’idée du Kontinentalblock eurasiatique est née d’une nécessité géopolitique, il a des fondements plus profonds dont l’origine se trouve dans l’unité spirituelle de l’Eurasie. Une unité qui transcende la multiplicité des formes culturelles.

Indépendamment de nos gouvernements qu’est-il possible de faire ?
La « pars destruens » de notre action doit consister à exposer l’essence anti-européenne de la notion d’Occident, qui a pour but de perpétuer la subordination de l’Europe aux États-Unis et de creuser un profond fossé entre l’Europe et le reste du continent eurasiatique. Il faut dénoncer la thèse du « choc des civilisations » pour ce qu’elle est : un instrument idéologique de l’impérialisme yankee qui vise à déclencher une série de guerres en Eurasie au profit des États-Unis. Si un « choc des civilisations » devait exister, ce ne serait pas celui qui opposerait l’islam au christianisme, mais la civilisation eurasiatique à la barbarie nord-américaine.
Notre « pars construens », doit être de créer une conscience eurasiste en utilisant le contenu des œuvres qui montrent l’unité spirituelle de l’Eurasie. Je ne pense pas seulement à celles d’auteurs traditionalistes comme Guénon et Evola, mais aussi aux travaux de spécialistes en histoire des religions comme Mircea Eliade et Giuseppe Tucci, d’historiens comme Franz Altheim et Lev Gumilev, de théoriciens classique de l’eurasisme comme Nikolaï Troubetskoï et Petr Savickiï.

L’idée eurasiste peut-elle être vu comme une renaissance de l’esprit du Saint-Empire médiéval ?
Avec Charlemagne, le Saint-Empire romain unifia l’espace compris entre la mer du Nord et la Méditerranée, entre l’Ebre et l’Adriatique. Avec Frédéric II, que Nietzsche qualifia de génie, un empereur qui parlait latin et allemand, grec et arabe et qui écrivait des poèmes en italien, le Saint-Empire fit un premier pas en direction d’une synthèse eurasiste après être entré en possession de Jérusalem grâce à une politique de « paix et d’amitié avec l’islam » (Nietzsche). Le grand Staufen réunissait dans sa propre personne les caractères d’un empereur romain, d’un roi germanique, d’un basileus byzantin et d’un sultan musulman. Ce n’est pas par hasard que les musulmans le comparaît à Alexandre de Macédoine qui le premier chercha à unir l’Europe et l’Asie. Aujourd’hui, à l’aube du troisième millénaire, l’idée eurasiste irradie le même esprit impérial sur tout le grand espace compris entre l’Atlantique et le pacifique.

notes

1 – Cet entretien a été réalisé par la rédaction de la revue NR allemande Junges Forum.
Claudio Mutti, qui milita à Jeune Europe dans les années 1960, est journaliste, écrivain et éditeur. Il est le rédacteur en chef de l’édition italienne de la revue Eurasia.

05.11.2009

ET SI 'LE PERIL OTTOMAN' S'ELOIGNAIT? par Christian BOUCHET

En février dernier, dans le n° 7 du bimestriel Flash, j’évoquais la situation de la Turquie, qui se sentant repoussée par les Européens et traitée en subalterne par la puissance militaire américaine, retrouvait ses réflexes ottomans, s'autonomisait et lorgnait vers Moscou.
Il n’est pas inutile de relire ce que j’écrivais alors :
Bozkurt.jpg« L'aigreur, vis-à-vis de l'Union européenne, qui rechigne à l’adhésion d’Ankara, est perceptible dans toutes les couches de la société turque. De même les élites militaires d'Istanbul ne cachent pas leur mauvaise humeur, depuis que George Bush, pour les besoins de la guerre en Irak, a permis la création d’un quasi-État kurde dans le nord de ce pays. Ainsi se développe un courant d’idées qui, peu à peu, rassemble des cadres musulmans de l'AKP, des membres de l’appareil militaire, des représentants de l’élite laïque et tout un peuple travaillé par des pulsions nationalistes. A défaut d’entrer dans l’Europe, nombreux sont ceux qui pensent que la Turquie peut jouer un rôle important dans la politique internationale, en s’appuyant sur la Fédération de Russie : comme le relève Thierry Portes, envoyé spécial du Figaro à Istanbul « au sud, la Syrie et l'Irak justifient des missions de bons offices avec Israël, la paix au Proche-Orient et les tensions avec Washington obligent à entretenir le dialogue avec l'Iran ; plus loin, regardant vers des profondeurs stratégiques pendant des décennies oubliées, la Turquie tente de rapprocher Afghanistan et Pakistan. Avec l'Arménie et la Géorgie, c'est la paix dans le Caucase qui est en jeu, la sûreté en mer Noire, et le dialogue avec la Russie. Enfin à l'Ouest, vers l'Europe, voilà les Balkans où la diplomatie turque aime à rappeler que les Russes ont des devoirs pour mieux rappeler ses anciennes prérogatives ottomanes. » Au ministère des Affaires étrangères turc, on parle maintenant de la Russie comme d’une alliée, on soutient nombre de ses positions comme celles sur l'indépendance du Kosovo ou sur le refus de l’intégration de l'Ukraine dans l'Otan, et on l’invite à participer au projet Nabucco, cette route énergétique partant d'Iran dont les Européens entendaient l’exclure… Dans le même temps, la Turquie a sérieusement ralenti le rythme des réformes qui étaient exigées d’elle comme préalable à son intégration dans l’Europe, montrant concrètement son moindre intérêt. » Ces dernières semaines, cette évolution de la politique étrangère de la Turquie a été telle que le néo-con yankee, Daniel Pipes, a publié, dans le Jerusalem Post du 28 octobre 2009, un billet au titre sans ambiguïté : La Turquie, ce n'est plus un allié.
Et notre homme d’y mettre en avant quelques événements signifiants récents. Pour lui, trois événements survenus tout au long du mois d’octobre révèlent l'ampleur de ce changement. Le premier s'est produit le 11 octobre avec la nouvelle que l'armée turque- bastion de longue date de la laïcité et défenseur de la coopération avec Israël- avait brusquement demandé aux forces israéliennes de ne pas participer à l'exercice annuel de la Force aérienne turque. Erdogan a mentionné des « sensibilités diplomatiques » pour justifier l'annulation et le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a parlé de « sensibilité à propos de Gaza, Jérusalem-Est et la mosquée d'Al-Aqsa ». Le deuxième événement a eu lieu deux jours plus tard, le 13 octobre, lorsque le ministre des Affaires étrangères de Syrie, Walid al-Moallem, a annoncé que les Forces turques et syriennes venaient juste « d'effectuer des manœuvres près d'Ankara ». Le troisième événement a été la rencontre de dix ministres turcs, dirigés par Davutoglu, de leurs homologues syriens, le même jour, pour des pourparlers sous l'égide du nouveau « Haut Conseil de Coopération stratégique Turquie-Syrie ». Les ministres ont annoncé qu'ils avaient signé près de quarante accords, à mettre en œuvre dans les dix jours ; que seraient réalisés des exercices militaires terrestres conjoints, plus complets et plus approfondis et que les dirigeants des deux pays allaient signer un accord stratégique en novembre. En conclusion le Conseil a publié une déclaration conjointe annonçant la formation d'un « partenariat stratégique durable » « entre les deux parties ». Mais, comme le remarque Daniel Pipes l'amélioration des relations avec Damas n’est qu'une partie d'un effort beaucoup plus important d'Ankara pour renforcer les relations avec les Etats régionaux et musulmans, une stratégie énoncée par Davutoglu dans son livre paru en 2000 « Profondeur stratégique : la position internationale de la Turquie ». L’actuel ministre des Affaires étrangères y prévoit de réduire les conflits avec les voisins, la Turquie émergeant alors comme une puissance régionale. Dans cette stratégie est implicite la distanciation de la Turquie, de l'Occident en général et d'Israël en particulier. Daniel Pipes, n’est pas le seul à s’inquiéter. A Tel Aviv, l’analyste Barry Rubin a déjà tranché : « le gouvernement turc est plus proche politiquement de l'Iran et de la Syrie que des Etats-Unis et d'Israël » et Caroline Glick, éditorialiste du Jerusalem Post, le confirme : « Ankara a déjà quitté l'alliance occidentale et est devenue un membre à part entière de l'axe iranien. » Or ce changement capital dans les choix géopolitiques de la Turquie est lourd d’implications dont la principale à nos yeux est sans doute la mise tacite sous le boisseau de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. L’avenir nous dira si les rapports de force à Ankara et les manœuvres des grandes puissances font que cette nouvelle orientation géostratégique de la Turquie est maintenue. En attendant, il se pourrait bien qu’un autre pays frappe à la porte d’entrée de l’Europe : Israël, au sujet duquel, le porte-parole de la diplomatie européenne, Javier Solana, a déclaré, le 21 octobre dernier « Israël est plus proche de l'Union européenne que ne l'est la Croatie (...) Israël, permettez-moi de le dire, est un membre de l'Union européenne sans être membre de ses institutions ». Si cette volonté d’intégration de l’entité sioniste dans l’Union européenne se concrétisait, gageons que les hommes politiques qui s’y opposeraient seraient bien moins nombreux que ceux qui ont lutté contre l’éventuelle adhésion de la Turquie. (Source: voxnr.com)

 

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